Jean-Pierre Chevènement, invité de LCI

Chevènement : "on a détruit l'école de l'intérieur"

mercredi 22 février 2012

Fromelennes : quand les syndicats osaient tenir tête à la direction !

Le 1er avril 1904, la loi Millerand-Colliard, qui réduisait à dix heures la journée de travail pour tous les salariés des entreprises employant des enfants de moins de dix-huit ans, devait entrer en vigueur. Pour y échapper, la Compagnie française des métaux, qui gèrait depuis 1892 à Fromelennes l’usine de cuivre située au lieu-dit Flohimont et ses mille ouvriers, décida le 13 avril 1904 de licencier les 50 jeunes qu’elle employait. Cette mesure brutale, à une époque où le travail des enfants était malheureusement une nécessité pour beaucoup de familles, suscita une émotion tellement forte que 800 métallurgistes votèrent immédiatement la grève ! Bien sûr, le mouvement reçut le soutien du syndicat local, dirigé par Léon Warzée, qui venait de s’affilier à la CGT, ainsi que de la Fédération des travailleurs socialistes des Ardennes, fondée par Jean-Baptiste Clément, et du camarade Varède, rédacteur en chef du Socialiste Ardennais.

Cependant, comme 700 Belges, venant surtout de Winenne et de Felenne, travaillaient à l’usine, la direction de Flohimont se concerta avec les bourgmestres et les curés de ces villages frontaliers pour les inciter à reprendre le travail. Une initiative couronnée de succès puisque 400 d’entre eux cédèrent aux injonctions et acceptèrent de se désolidariser de la grève à condition d’être escortés jusqu’à l’usine par des gendarmes belges, puis français. Evidemment, ce revirement ne fut pas du goût des travailleurs français qui formèrent chaque jour un comité d’accueil à la frontière. La tension monta ainsi d’un cran, à tel point qu’un soir, au retour des ouvriers, le peloton belge ouvrit le feu sur les grévistes. Puis, ce furent les forces de l’ordre françaises, logées et nourries dans l’usine même, qui chargèrent d’innocents promeneurs de retour du bal de Fromelennes : l’échauffourée fit un blessé et il fallut l’intervention du maire socialiste local, Désiré Marchal, pour rétablir le calme.

Souscriptions, meetings et conférences de soutien se succédèrent alors de Charleville à Dinant ! Le 16 mai, Paul Varède, accompagné du cégétiste parisien Andrieux, s’exprima dans la salle du gymnase à Givet devant plus de mille personnes qui entonnèrent l’Internationale. Mais malgré cet élan remarquable, le directeur de l’usine, Jules Mensier, refusa de céder. Tout juste accepta-t-il de verser une compensation aux 50 jeunes licenciés, en se réservant le droit de l’annuler à la moindre grève des ouvriers de Flohimont. Les syndicalistes de la CGT ne baissèrent pas les bras pour autant et, à la mi-juin, accompagnés par les deux députés socialistes des Ardennes - Albert Poulain et Elisée Lasalle – ainsi que par le leader socialiste Aristide Briand, ils rencontrent à Paris le Président du Conseil Emile Combes, après une intervention discrète mais efficace de Jaurès lui-même. La direction accepta alors un compromis, offrit une indemnité raisonnable aux 50 jeunes, et le travail reprit à la fin du mois de juin.

Ce conflit mémorable, à l’issue duquel la résistance des ouvriers et des syndicalistes avait réussi à faire plier la puissante Compagnie française des métauxest resté bien au-delà de la Pointe comme un des plus beaux exemples de solidarité ouvrière. Aujourd’hui, l’usine de Flohimont existe toujours, elle travaille toujours le cuivre et elle est encore le principal site industriel du canton de Givet. Mais les comparaisons avec le passé s’arrêtent là puisqu’elle appartient désormais au groupe italien KME et que ses effectifs dépassent à peine les 300 salariés. Quant à la combativité dont ses représentants syndicaux avait su faire preuve, elle semble avoir disparu comme le montrent l’acceptation en juillet 2011 par les représentants du personnel d’un plan social ayant entraîné 70 suppressions d’emploi ou encore leur silence assourdissant alors que la direction vient d’annoncer une spécialisation du site qui se traduira par la disparition de la moitié de la production. Autres temps, autres mœurs, dit-on, mais en ce cas précis, le MRC 08 ne peut que regretter fortement cette évolution dont les victimes sont les salariés et l'emploi industriel déjà bien amoché de la Pointe...

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