Jean-Pierre Chevènement, invité de LCI

Chevènement : "on a détruit l'école de l'intérieur"

jeudi 15 décembre 2011

Chevènement à Hollande : "gare à l'éloignement des couches populaires"

Le Monde : En officialisant votre candidature, le 5 novembre, vous avez dit que celle-ci devait servir à "faire bouger les lignes". Un mois plus tard, les lignes ont-elles bougé?
Jean-Pierre Chevènement : Oui, mais pas dans le bon sens. Sur l'accord signé entre les socialistes et les Verts, j'observe certes que François Hollande a pris quelque distance. Mais je reste très inquiet sur les éventuelles fermetures de réacteurs qui, dans un contexte de crise économique gravissime, n'ont pas de sens. Sur la crise de l'euro, la plupart des candidats n'ont pas pris conscience qu'elle résulte du vice constitutif de la monnaie unique et des écarts croissants de compétitivité entre des pays très différents, et non pas seulement de politiques budgétaires laxistes. Nous avons un euro surévalué qui écrase notre compétitivité. Or, le compromis trouvé à Bruxelles ne dit rien sur la nécessité d'une politique de change qui ramènerait l'euro à sa parité de lancement. 

Que pensez-vous des récentes prises de position de François Hollande sur l'Europe?
Il a évoqué le rôle que doit jouer la Banque centrale européenne i[[BCE]]i pour intervenir sur le marché de la dette et soutenir la croissance, ce qui est positif. Mais il ne s'est pas assez étendu sur les conditions qui permettraient un retour à la croissance, à savoir une vraie politique de change, un plan d'investissement à l'échelle européenne et une relance salariale qui tienne compte des écarts de compétitivité entre les pays.

Pourquoi, selon vous, M. Hollande n'en a-t-il pas dit davantage?
Parce que son entourage est monocolore. Autour de lui, il n'y a qu'une école de pensée, ceux que j'appelle les "maastrichtiens". Or, il ne faut pas oublier que près de 60% de l'électorat de gauche a voté non au Traité constitutionnel européen en 2005. Et que, même en 1992, une majorité des électeurs de gauche était contre Maastricht. J'espère que François Hollande tiendra sur sa volonté de renégocier le traité que préparent i[[la chancelière allemande]]i Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Pour ma part, je suis favorable à la tenue d'un référendum. 

M. Hollande n'en a pas parlé...
Cela ne m'a pas échappé. 

Qu'avez-vous pensé des déclarations d'Arnaud Montebourg, dont vous faites souvent l'éloge, comparant Angela Merkel à Otto von Bismarck?
Bismarck était un grand homme d'Etat. Si Montebourg faisait référence à sa politique de rapprochement avec la Russie, c'était assez justifié : c'est ce que font les Allemands aujourd'hui en arrêtant leurs réacteurs nucléaires pour acheter du gaz aux Russes et leur vendre des produits industriels. Je trouve d'ailleurs que la coopération avec la Russie est une bonne chose: dans notre monde multipolaire, il faut rapprocher la Russie de l'Europe occidentale tout entière et pas seulement de l'Allemagne. 

M. Montebourg évoquait surtout le danger d'une renaissance du nationalisme allemand...
L'Allemagne a beaucoup évolué. Sur sa conception de la nationalité, par exemple: depuis 1999, elle a adopté une sorte de droit du sol qui ressemble au nôtre. Pour le coup, nous sommes loin de Bismarck. D'une façon générale, il ne faut pas idéologiser notre relation avec l'Allemagne. Ce que je constate, c'est le fait que nous avons passé un compromis déséquilibré avec un pays qui conduit à une politique de type mercantiliste excessivement rigide en matière salariale et budgétaire et intransposable aux autres pays. Avec les Allemands, l'amitié n'exclut pas la franchise. Au contraire, elle la commande. 

Vous ménagez beaucoup plus François Hollande que Lionel Jospin en 2002. Que pensez-vous de sa campagne?
Il tient compte d'une crise qui, malheureusement, a validé mes analyses de 2002. Le plus grand danger pour lui serait de laisser se recréer la même distance qui s'était creusée avec les couches populaires. Dix millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté. Beaucoup d'autres sont inquiets pour l'avenir de leurs enfants et aspirent à la sécurité sous toutes ses formes. Ces Français-là, on ne peut se contenter de les traiter de "beaufs". Quand j'entends des gens se disant de gauche soutenir que ces Français-là, en votant pour le Front national, "ne font qu'exprimer ce qu'ils sont", je suis scandalisé. 

Pensez-vous que Marine Le Pen a pris la mesure de l'enjeu que constitue l'électorat populaire?
Elle a une stratégie de récupération très habile. Elle reprend, au plan social, un discours que, de prime abord, on pourrait trouver dans la bouche d'hommes ou de femmes de gauche, certes sur un mode démagogique. Mais je ne peux oublier que le FN a comme thème central, depuis l'origine, le rejet des immigrés. Je trouve cela odieux, car les immigrés effectuent souvent les tâches les plus pénibles. 

Vous ne décollez pas dans les sondages, vous semblez isolé. Cherchez-vous des signatures?
Les militants du Mouvement républicain et citoyen ont déjà réuni 300 promesses de signatures i[[sur les 500 necéssaires]]i. C'est vrai que je n'ai pas structuré, comme en 2002, des comités de soutien dans tout le pays. Il s'en crée spontanément. Une campagne, c'est d'abord un candidat avec son expérience et sa réflexion. Je mène une campagne argumentée pour élever le débat. J'observe par exemple que MM. Sarkozy et Hollande ont repris mes idées sur le rôle que doit jouer la BCE pour casser la spéculation et ranimer la croissance en Europe. C'est un début. Continuons le combat ! 

Vous mettez Sarkozy et Hollande sur le même plan?
Non, je suis un homme de gauche indépendant. Je constate quand même que le second rejette le traité qu'a préparé le premier. 

Vous fixez-vous une date pour un éventuel réexamen de l'opportunité de votre candidature?
Non, je suis soucieux de garder jusqu'au bout une certaine souplesse. 
(Propos recueillis par Thomas Wieder, édition du 15 décembre 2011)

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